Haïti: surmonter les clivages
by Claudette Werleigh
I. Etat de la situation
Peu de pays connaissent un écart aussi grand entre les couches sociales. Alors que certains haïtiens (une toute petite minorité, il est vrai) mènent un train de vie assez comparable à celui d'américains et d'européens aisés ou de classe moyenne (c'est-à-dire qu'ils possèdent Mercedes ou BMW et villas secondaires; ont leurs piscines privées; sont connectés au reste du monde via téléphones satellites et antennes paraboliques; peuvent s'offrir comme loisirs des voyages en croisière et bien d'autres commodités...), la majeure partie de la population, elle, vit au-dessous du seuil de pauvreté critique. Cela signifie, en termes concrets, que la majorité des citoyens haitiens est encore analphabète; n'a pas accès aux soins de base les plus élémentaires, n'arrive même pas à se procurer de l'eau potable et un repas substantiel, tous les jours.
Il s'agit donc non seulement de différences quantitatives en termes de revenus ou de différences de niveaux entre des données objectives mesurables d'une classe qui possède davantage qu'une autre, mais également de différences qualitatives majeures dans leur mode de vie respectif. Les données statistiques usuelles cachent d'ailleurs cet écart entre les deux groupes sociaux. Lorsque l'espérance de vie de l'ensemble de la population haitienne se situe entre 52 et 54 ans, cela signifie en réalité que les enfants en bas âge de la population pauvre sont bien plus susceptibles de mourir avant l'âge de cinq ans que les enfants nés de parents plus fortunés. Malgré des améliorations sensibles dues aux progrès de la science (l'utilisation plus étendue de vaccins, par exemple), il reste que les avancées technologiques actuelles et le phénomène de globalisation à laquelle on assiste, ces temps-ci, ne font que renforcer l'écart entre les couches extrêmes de la population.
Je veux me concentrer aujourd'hui et vous inviter à réfléchir sur les innombrables barrières économiques, politiques, sociales, culturelles et psychologiques ainsi que les mécanismes de fonctionnement de notre société, les nombreux préjugés qui se sont établis, qui se reproduisent et qui sont constamment entretenus dans la population et qui nous empêchent, haïtiens et haïtiennes, de fonctionner et de vivre comme une nation, c'est-à-dire comme des citoyens et des citoyennes issus d'une matrice commune: appartenant donc à un même pays; ayant une histoire commune et poursuivant globalement des intérêts communs.
Dualisation de la société:
L'écart entre les couches sociales de la population est tellement grand que la tentation est forte de présenter la société haïtienne sous une forme dualiste: riches et pauvres; ceux qui savent lire et ceux qui ne le savent pas; citadins et ruraux. Qui a vécu en Haiti et ne connait les expressions: "moun lavil" (littéralement : gens de la ville ou citadins) et "moun andeyò" (gens du dehors ou en dehors). Reste à savoir en dehors de quoi: de la ville? de la vie sociale? de la vie politique? ...du pays?Quoique moralement inacceptable, l'expression "moun andeyò" dépeint bien le phénomène de marginalisation et d'exclusion séculaires de la majorité de la population. Legs du colonialisme, sans doute, mais qui perdure encore… près de deux cents ans après la proclamation de l'indépendance d'Haiti!
Cette société dualiste se manifeste par exemple par:
L'inégalité devant la loi
Il me semble important de souligner l'injustice criante et l'aberration de notre système judiciaire qui, sous couvert d'équité et d'impartialité, prétend nous traiter tous en égaux alors que, dans les faits, nous sommes loin de l'être. "Nul n'est censé ignorer la loi", nous dit-on, (le terme ignorer signifiant ne pas respecter mais aussi ne pas connaître la loi) alors que les textes de loi en question sont presqu'exclusivement écrits en francais et sont applicables dans un pays où la majorité de la population est encore analphabète, ne s'exprime et ne comprend que le créole. Une telle anomalie a tout simplement abouti, dans les faits, à l'existence d'un autre système de règlement des différends et des conflits qui, dans le milieu rural surtout, évolue parallèlement au système judiciaire légalement mis en place par les autorités gouvernementales.
La participation conditionnelle et limitée de certains à la gestion publique
Le débat politique -(lorsqu'il y a débat en Haiti)- se situe souvent, de façon ouverte ou voilée, autour de l'exercice du pouvoir par ceux qui se jugent plus compétents ou seuls capables de le faire; par opposition à d'autres qui, eux, se présentent comme porte-parole et authentiques représentants du plus grand nombre.Malheureusement, derrière le slogan: "le Pouvoir aux plus capables" se retranchent souvent ceux qui ont une approche très élitiste (en réalité excluante) du pouvoir. Le slogan inverse: "le pouvoir au plus grand nombre" étant, lui, utilisé, très souvent, de facon totalement démagogique, juste pour parvenir au pouvoir ou obtenir, de facon abusive, certains privilèges qui y sont liés.
Qu'on ne s'y méprenne pas! Je ne crois pas que la responsabilité de gérer le pays doive être laissée à des gens sans représentativé réelle. Mais je ne crois pas non plus qu'elle devrait être livrée à des individus sans vision ni capacité de mener la barque à bon port.
Le pouvoir, à mon avis, ne devrait être exercé, en fait, que par des personnes non seulement compétentes mais aussi conscientes que leur mission est précisément de réaliser le plus grand bien, non seulement pour le plus grand nombre mais pour l'ensemble de la population. Les personnalités choisies ou élues devant être déterminées à atteindre cet objectif.
Le Système d'Education élitiste
En règle générale, notre système d'éducation largement inadéquat contribue à former des individus sans prise réelle sur la réalité. De plus, on n'a qu'à comparer le nombre d'enrôlés au premier cycle du primaire et celui des diplômés de fin d'études secondaires pour se rendre compte que notre système d'éducation est profondément élitiste: il exclut; tend à exclure et à renforcer les clivages.II. Comment surmonter les clivages et renforcer la démocratie?
Pour surmonter les clivages et renforcer la démocratie, il est indispensable de prendre un ensemble de mesures visant l'intégration de la nation, grâce à:
- une meilleure connaissance et compréhension du milieu et des gens
- l'acceptation de la différence (des différences, en fait)
- le respect des autres (qui sont différents mais égaux).
Sur le plan politique, il nous faut dépasser les manifestations de la crise actuelle où le plus gros des efforts semble se focaliser sur l'imputation des fautes à la partie adverse, pour nous concentrer sur les problèmes fondamentaux de la population dont celui de l'exclusion et de la marginalisation.
Parallèlement, il y a des mesures concrètes à prendre dans l'immédiat afin d'obtenir une élévation sensible et une amélioration certaine du standard de vie de la population. Ceci ne peut pas se faire sans viser et obtenir une distribution plus équitable des ressources du pays. Il ne s'agit pas d'un nivellement par le bas, comme le craignent certains, mais de créer une nation plus intégrée et harmonieuse en permettant que l'ensemble de la population ait un accès réel à l'éducation ainsi qu'aux services et aux soins de santé.
Au niveau de la santé, il faut reconnaître et saluer les efforts entrepris par le Gouvernement haitien depuis la présidence de Monsieur René Préval avec l'assistance technique exceptionnelle offerte par le pays voisin, Cuba. Loin de moi de vouloir présenter cette coopération comme étant idéale ou sans faute. Cependant, il s'agit, à mon avis, définitivement d'un pas dans la bonne direction qui doit certainement être complété par d'autres mesures d'assainissement: traitement des ordures ménagères et autres déchets; une meilleure gestion de l'eau; la protection et l'entretien de nos sources et réserves d'eau etc...
Au niveau de l'alphabétisation, il y a plusieurs tentatives qui ont été entreprises par le gouvernement et par des organisations non gouvernementales. Quoique limitées, certaines expériences heureuses ont eu lieu qu'il importe d'identifer pour pouvoir s'en inspirer. De même, nous devons nous interrroger sérieusement sur les raisons de l'échec cuisant enregistré globalement jusqu'ici; ce, pour éviter de répéter les mêmes erreurs.
Le problème de l'analphabétisme et le projet de le résoudre doivent devenir des préoccupations nationales. Alors, mais alors seulement, aurons-nous la chance de l'éradiquer totalement. Pour cela, il nous faut concentrer nos forces et notre énergie vers ces problèmes, certes difficiles, mais non pas impossibles à résoudre.
L'écart entre les couches sociales de la population se manifeste précisément dans ces domaines très concrets. Toute tentative de résoudre ces problèmes ne peut que renforcer notre union et notre cohésion comme peuple. Inversement, ces problèmes ne peuvent se résoudre que s'il y a une volonté politique manifeste des dirigeants, soutenue et articulée à l'inclusion et à la participation de la population entière.
Depuis près d'un demi-siècle, notamment depuis la décennie dite de développement, nous savons que toute tentative de concevoir et d'implanter des projets pour d'autres est condamnée d'avance à l'échec et que le succès n'est possible que lorsque les intéressés eux-mêmes sont impliqués, depuis la phase de conception des projets jusqu'à leur achèvement; et que les potentiels bénéficiaires doivent être associés aux instances et mécanismes d'évaluation et de prise de décision, ce, à toutes les phases du processus et à tous les niveaux.
Au niveau politique, le choix de ses représentants par toute la population, y compris la majorité qui est pauvre et qui n'a pas eu la possibilité d'aller à l'école, est sans conteste un pas vers l'inclusion de ce groupe social et la formation d'une seule nation. Cependant, ceci n'a de valeur que tant qu'on ne cherche pas à manipuler les masses. Dans un même ordre d'idées, avoir des débats au parlement et dans d'autres instances gouvernementales, en créole, sont certainement des avancées dans la bonne direction. A la condition, toutefois, qu'il s'agisse de mécanismes visant réellement à informer la population, en toute transparence, dans le but d'obtenir sa participation.
En conclusion, pour surmonter les clivages et renforcer la démocratie, il faut:
- une volonté politique réelle,
- la participation de la population toute entière
- ...et la créativité
Juste à titre d'exemple, supposons qu'en finir avec les phénomènes de marginalisation et d'exclusion d'une fraction de la population soit retenu comme prioritaire, qu'est-ce qui empêcherait au Gouvernement de prendre des mesures concrètes d'incitation? Et au Parlement des sanctions contre les contrevenants? Il existe bien des lois et des traités contre toute forme de discrimination! Comme mesure incitative, l'alphabétisation pourrait, par exemple, être intégrée comme faisant partie du curriculum obligatoire des étudiants et l'obtention de diplômes ou de passage d'un niveau à un autre, pourrait être conditionnelle à l'alphabétisation d'un nombre pré-déterminé de concitoyens. De même, au lieu de laisser nos élèves continuer à répéter comme des perroquets des formules souvent vides de sens pour eux, ne serait-il pas plus intéressant et certainement plus payant pour la nation, de les associer à des projets concrets d'augmentation de la production, d'assainissement de certaines aires ou autres projets utiles à la nation?
De tels projets insérés dans le programme scolaire pourraient constituer également des mesures incitatives pour le secteur privé dont les taxes et impôts pourraient être réduits proportionnellement à leurs investissements dans ces secteurs prioritaires.
Voilà des mesures très concrètes qui exigent la participation de la population, dont les résultats peuvent être tangibles, mesures qui nécessiteront des débours, certes, et un encadrement technique, mais dont on n'aura pas peur que le financement aille gonfler les poches de fonctionnaires véreux.
Pour surmonter les clivages, il faut être créatif. Mais il faut, avant tout, vouloir les surmonter et… s'atteler résolument à la tâche.
Claudette Werleigh
Düsseldorf, 6 Octobre 2001