La faillite d'une classe politique
Quelques observations sur la présente crise haïtienne Manno Michel
June 2000S’il y a un élément qui est devenu tout à fait évident dans cette crise, c’est que l’Haïtien est passé maître dans l’art des procédures dilatoires. On l’a vu avec les militaires, on le voit encore aujourd’hui avec les présentes négociations et on le verra encore à l’avenir; en effet, nous sommes condamnés à répéter l’histoire puisque nous, ou plutôt nos politiciens professionnels semblent ne rien tirer de leurs expériences. C’est donc à dessein que dans le titre de cette analyse, je me réfère à une « faillite de la classe politique haïtienne », car rien ne paraît plus évident aux yeux d’observateurs objectifs que le pays est gardé en otage par des acteurs politiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Voyons de quoi il s’agit.
Tout le monde admet que le régime Lavalas, étant au pouvoir, doit assumer une grande part de responsabilité dans la présente crise. Si les décisions pertinentes avaient été prises immédiatement pour remédier aux problèmes surgis après les élections du 21 mai, à savoir corriger les erreurs identifiées par l’OEA, il est fort possible que la crise n’aurait pas atteint ces proportions. On a donc vu le Président Aristide prêter serment dans une atmosphère de crise, alors qu’il était forcé de consacrer beaucoup d’énergie au règlement d’une crise qui continue de grever le pays et la population toute entière. Je suis certain que M. Aristide n’avait pas voulu voir planer ce nuage sur le 7 février. Plusieurs aspects de l’ambitieux programme annoncé dans son discours sont également devenus otages de la crise. Les fonds internationaux demeurent bloqués. Récemment le Directeur de la Banque nationale Fritz Jean déclarait qu’il n’était pas juste qu’Haïti paie des intérêts sur des fonds qui n’ont même pas encore été déboursés! Les investissements sont bloqués, pendant que la communauté internationale effectue visite après visite pour forcer M. Aristide à faire des concessions. Imaginez-vous comment celui-ci devait se sentir : ayant été élu président, il est obligé de constamment marcher à reculons en quelque sorte, à courtiser une opposition qui n’a aucune possibilité de prendre le pouvoir, mais exerce suffisamment d'influence (à l'aide de ses amis extérieurs) pour empêcher le Gouvernement de mettre en application son programme. A mon avis, c’est la pire situation qui pourrait se présenter pour un Gouvernement qui doit payer cher son manque de vision, d’astuce et de sagesse. Ceci dit, l’erreur ayant été commise, il ne sert à rien de se lamenter et de verser des larmes de crocodile. La question à demander est la suivante: quelle est la solution?. C'est la tâche à laquelle Lavalas a dû s'atteler depuis bien avant le 7 février. Ce n’est pas mon intention ici de faire un historique de ces démarches, mais de montrer comment les dirigeants de la Convergence démocratique, qui sont pourtant des historiens, des écrivains, des experts en sciences politiques, se sont révélés des stratèges politiques totalement inefficaces en tant qu’opposition.
En adoptant une stratégie aberrante d’obstruction à tout prix, la Convergence faisait fi d’un principe clé en politique: il faut toujours s'aménager une certaine marge de manœuvre qui permette de négocier et éviter les positions extrêmes. En allant crier sur tous les toits qu’elle n’accepterait qu’une seule solution, celle de « l’option zéro », la Convergence se mettait déjà tous ses oeux ans un seul sac, car elle ne se laissait aucune marge. Forte de l’appui de la communauté internationale, elle se sentait confortable pour adopter cette position extrémiste. En effet, sa machine de propagande fonctionnait à plein rendement, et le Gouvernement d’Aristide était complètement sur la défensive. La grande erreur de la Convergence a été cependant de sous-estimer le degré de résistance et d’astuce d’Aristide et sa capacité à pouvoir littéralement s’extirper des situations les plus difficiles. Naturellement, on pourra toujours se demander si la tâche d’Aristide n’a pas été grandement facilitée par les bévues commises par la Convergence. C’est pourquoi à mon avis il faut qualifier de faillite totale la stratégie de la Convergence, au grand détriment de la démocratie en Haïti. Sans vouloir être trop dur à son égard, voici quelques exemples à l’appui de cette assertion :
Comment peut-on concevoir que Gérard Gourgue, ancien candidat à la présidence en 1987, qui faillit être victime des militaires, demande, exige même que l’armée honnie par la majorité de la population, soit restituée? Inutile de dire combien la déjà faible crédibilité de la Convergence ne fit que baisser davantage après cette déclaration.
Après l’arrestation du Général Prosper Avril, le dernier coup porté à la Convergence vint non pas d’Aristide, mais de l’intérieur de la Convergence même, en les personnes d'Evans Paul et de Serge Gilles. Ces derniers, en compagnie de Marino Etienne, furent arrêtés par les sbires de Prosper Avril, torturés et exposés à la télévision, les visage tuméfiés, les yeux gonflés après avoir subi des tortures aux mains des militaires sur les ordres de Prosper Avril. Ce sont ces mêmes individus qui , à Miami, avaient intenté un procès contre Avril pour dommages et intérêts suite à ces tortures. Ayant obtenu gain de cause contre Avril, celui-ci prit la fuite pour aller se réfugier en République dominicaine et en Haïti. Ce sont ces mêmes individus (Paul et Gilles ) qui maintenant demandent la mise en liberté de Prosper Avril. Gérard Pierre-Charles qui a connu l’exil pendant tant d’années à cause de ces militaires, n’oppose non plus aucune objection à ces déclarations. C’est ce comportement sans conviction de la Convergence qui lui attire tant de ridicule aux yeux de la population.
Lors d’un conférence organisée à Washington par l’Organisation nationale pour l’avancement des Haïtiens (NOHA), et à laquelle avaient été invités diverses personnalités dont les Ministres Voltaire Bazin, le Secrétaire général adjoint de l’OEA. M. Luigi Einaudi, l’Ambassadeur Américain en Haïti, M. Brian Curran , la Convergence et bien d’autres, M. Yrvelt Chéry commet encore une autre gaffe qui vient consacrer l’ineptie de la Convergence. A l’une des séances de travail. Yrvelt Chéry, s’exprimant au nom de la Convergence, s’en prend en termes très forts au Gouvernement, l’accusant de tous les maux de la terre. Ensuite,il produit une longue liste de personnes qu’il accuse d’être des criminels; parmi elles, le Ministre Voltaire assis à la table de conférence, l’ancien Président Préval, l’actuel Président Aristide et j’en passe. Après lecture de cette longue liste, un journaliste lui demande s’il pouvait fournir des preuves à l’appui de ses assertions. Il reste bouche bée, incapable de satisfaire le journaliste. Lorsqu’on lui fait remarquer que 34 pays du Continent reconnaissent Aristide comme Président, il insiste que M. Gourgue est le seul président légitime. Encore une autre circonstance où la Convergence fait piètre figure devant une audience internationale.
Entièrement mécontente de l’attitude de M. Einaudi en Haïti qu'elle estimait trop partiale à l’égard du Gouvernement d’Aristide, la Convergence exprime ouvertement son hostilité à Einaudi. Durant l’une des visites de ce dernier en Haïti, une personnalité de la Convergence se demande si Einaudi est venu en vacances en Haïti. D’autres disent qu’il a reçu de l’argent d’Aristide. Stanley Lucas (travaillant avec l’IRI) et l’ancien sénateur Rony Mondestin, accusent Einaudi d’appuyer en Haïti une dictature à faible intensité.
Dès lors, la stratégie d’Aristide consiste uniquement à agir de manière constructive et de laisser la Convergence dans son « jusqu’auboutisme » pour reprendre un terme à la mode ces jours-ci. Au Sommet de Québec, sous fortes pressions internationales, il s’engage à prendre des mesures pour résoudre la crise et ceux qui pensaient qu’il serait réprimandé comme un enfant restent sur leur soif. Au contraire, ce Sommet le consacre comme un président légitime. Mais c’est à l’Assemblée générale au Costa Rica qu’il obtiendra sa plus grande victoire.
Alors que la Convergence continue de creuser sa tombe, le Président Aristide écrit une lettre au Président de l’Assemblée pour s’engager à constituer au plus tard le 25 juin 2001 un Conseil électoral provisoire avec la participation de tous les secteurs du pays, y compris la Convergence. Il annonce aussi un calendrier d'élections destinées à régulariser le Parlement, alors que les sept sénateurs contestés soumettent officiellement leur démission. Encouragée par cette attitude constructive, l’Assemblée adopte une résolution dans laquelle l’OEA s’engage à mener des démarches auprès des institutions internationales pour débloquer des fonds réservés à Haïti. Face à tout cela, la Convergence envoie sa propre lettre dans laquelle elle ne fait que critiquer l’Organisation, l’accusant d’avoir une position figée. En d’autres termes, fidèle à sa position obstructionniste, la Convergence rejette tout.
J’aurais pu citer nombre d’autres exemples, mais à mon sens, ceux-là illustrent la tragédie de la démocratie haïtienne, situation qui est d’ailleurs pleine d’ironie. La Convergence démocratique doit son existence à Lavalas, car quoi que l’on dise, c’est bien la première fois qu’un groupe d’opposition en Haïti montre autant d’unité. Bien sûr, on dira qu’il est financé par l’IRI, néanmoins, le fait demeure qu’il doit son existence à son opposition commune à Lavalas. Le drame est que par manque de pratique, cette opposition , quoique comptant dans ses rangs de grands intellectuels, se révèle totalement inepte sur le plan politique. Lavalas a commis tant d’erreurs qu’elle aurait pu mettre sur pied une opposition bien fondée qui se serait révélée constructive. Mais aveuglée par son arrogance, sa position devient de plus en plus précaire sur l'échiquier politique.
Il y a lieu de se demander aujourd’hui si les jours de la Convergence sont comptés. Après s'être fait passée pendant longtemps comme la seule opposition valable dans le pays, d’autres groupes d'opposition revendiquent leur place sur la scène, identifiant clairement leur appartenance à l'opposition et en même temps précisant qu'ils ne sont pas d'accord avec la Convergence. D’autre part, les derniers développements enregistrés cette dernière semaine dénotent un net revirement de la situation.
Il fut un temps où Aristide était littéralement assiégé par la communauté internationale insistant pour qu’il fasse des concessions à l’opposition. Aristide ayant joué le jeu, est maintenant au volant. Suite à sa lettre du Costa Rica, c’est le 25 juin que le nouveau Conseil électoral, composé de membres de tous les secteurs, à l’exception naturellement de la Convergence, devait être annoncé. Mais brusquement, coup de théâtre. Le Secrétaire général de l’OEA, en visite en Haïti, demande à Aristide de reporter la date butoir au 1er juillet. Quelle plus grande victoire pour Aristide que celle-là ! Subitement, ce n’est pas lui l’objet de pressions, ce n’est pas lui qui est accusé de procédures dilatoires et de ne pas respecter les délais, mais la Convergence qui a toujours bénéficié de l’appui de la communauté internationale. Tout comme en mai 2000, Lavalas s’était trouvé dans une situation impossible, aujourd’hui, c’est le tour de la Convergence de nager dans un profond pétrin. Elle ne peut pas se réjouir des deux options politiques qui lui sont ouvertes, à savoir: accepter de participer au CEP, ce qui serait une grande victoire pour Aristide et une reconnaissance tacite par la Convergence de sa présidence; ou refuser de participer à quoi que ce soit , ce qui éroderait davantage sa crédibilité sur la scène politique haïtienne et lui mettrait probablement sur le dos la communauté internationale, notamment l'OEA et la CARICOM. Les prochains jours nous permettront de vérifier le bien-fondé de cette analyse. Et tout cela, parce que dès le début, la Convergence avait adopté une position trop extrémiste, allant même au-delà des exigences faites à Aristide p ar la Communauté internationale.
Peut-on donc parler de vainqueur et de vaincu dans cette situation? J’en doute fort. Le pays est littéralement bloqué. En dépit d’efforts déployés par le Gouvernement d’Aristide, il manque de moyens et de ressources pour accomplir quoi que ce soit dans le long terme. Une bonne partie de son énergie est consacrée à la recherche d’une solution à la crise politique. Les tensions internes s’accentuent, les frustrations s’accroissent, les aspirations de la grande majorité demeurent insatisfaites. Le nombre de "boat people" augmente. A la veille de notre bicentenaire, nous pouvons nous demander ce que diraient nos ancêtres de cette performance. Nous avons reculé beaucoup plus que nous n’avons avancé.
L’évolution de la situation depuis l’adoption de la résolution de l’OEA sur Haïti laisse entrevoir un début de solution, mais seulement un début. Le chemin à parcourir est loin, mais au moins, la voie est tracée. Il faut souhaiter que la Convergence ait un moment de lucidité pour se ressaisir et agir avec un peu plus de vision et d’intelligence. Il faut également souhaiter que le Gouvernement Lavalas poursuive ses démarches dans la même lancée, car étant déjà au pouvoir, il lui incombe de continuer à prendre l’initiative, car, sur le plan politique, Aristide se trouve dans une position idéale pour donner le ton. En effet, il est plus que temps.
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